NOUR BENSAÏD
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Nour Bensaïd n’a jamais quitté le 20e arrondissement de Paris. Elle y est née, elle y a grandi, elle y travaille encore, et elle continue d’habiter Place des Fêtes dans l’appartement où ses parents ont élevé trois enfants avant de finir par partir plus loin, à Bagnolet, quand le quartier a commencé à leur ressembler de moins en moins. Nour, elle, est restée. Par attachement, par entêtement, peut-être aussi par principe. Elle connaît Belleville avant les terrasses à huit euros le verre, avant les coffee shops bobo, avant que certains découvrent le quartier au moment précis où ceux qui l’avaient fait vivre commençaient à ne plus pouvoir s’y reconnaître.
À vingt-cinq ans, elle travaille justement derrière le comptoir de l’un de ces cafés. Ancien bistrot devenu café de spécialité, grandes vitres, pâtisseries maison, ordinateurs ouverts toute la journée. Nour pourrait facilement détester l’endroit. Le problème, c’est qu’elle aime son métier. Elle aime ouvrir tôt, elle aime connaître la commande des habitués, faire un café soigneusement, entendre cinquante histoires différentes. Alors elle sert des flat whites à des gens qui lui expliquent parfois combien Belleville est « encore tellement authentique », et elle garde suffisamment de sang-froid pour ne pas leur demander ce qu’ils pensent être venus chercher ici.
Le sang-froid, Nour en a beaucoup. La boxe s’en est chargée. Elle est montée sur un ring pour la première fois enfant et y est restée assez longtemps pour devenir plusieurs fois championne de France. Elle aurait certainement pu aller plus loin. Elle a arrêté la compétition à dix-neuf ans, brutalement, sans donner d’explication. Depuis, elle continue de boxer comme d’autres courent ou fument ; parce que son corps sait faire, parce qu’il faut bien mettre quelque part ce qu’elle ne dit pas. Longue silhouette sèche, épaules dessinées, cheveux noirs qu’elle laisse désormais tomber en boucles sur des tee-shirts pris au rayon homme, Nour porte sa masculinité avec la tranquillité de celles qui n’ont rien à négocier avec elles-mêmes. Lesbienne, masc, franco-algérienne, fille de Kamel et Samira avant tout le reste : elle n’a jamais particulièrement éprouvé le besoin de rendre ces choses compatibles pour le confort des autres.
Elle donne facilement l’impression d’être solide. C’est souvent vrai. Nour parle peu lorsqu’elle n’a rien à dire, rit plus fort qu’on ne l’imaginerait. Elle est loyale jusqu’à l’excès, têtue jusqu’à l’absurde, capable de traverser Paris au milieu de la nuit si quelqu’un qu’elle aime l’appelle. Elle sait encaisser. Elle sait décider. Elle sait rester calme lorsqu’une situation devient mauvaise. Ce qu’elle sait beaucoup moins bien faire, en revanche, c’est rester là sans intervenir lorsqu’elle pense que quelqu’un a besoin d’elle.
Et à Place des Fêtes, il y a toujours quelqu’un qui a besoin de quelque chose.




Les Bensaïd
Kamel Bensaïd arrive en France depuis la région de Mostaganem dans les années quatre-vingt-dix. Technicien de formation, il travaille longtemps dans la maintenance après quelques années plus précaires. Samira Rahmani, originaire d’Oran, le rejoint avec leur premier fils, Sofiane. Après plusieurs logements temporaires, la famille obtient un appartement social à Place des Fêtes. Mehdi puis Nour naissent à Paris.
Chez les Bensaïd, on parle français et darija, on fête l’Aïd plus volontiers qu’on ne fréquente la mosquée.
Sofiane est devenu chauffeur VTC, Mehdi ambulancier. Les deux ont quitté le foyer avant leurs parents, finalement relogés à Bagnolet après plus de vingt ans dans le vingtième. Nour est la seule à être restée dans l’appartement familial. Elle y vit désormais avec trois femmes qu’elle connaît depuis quasiment aussi longtemps que ses propres frères.
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