

Véga Rosier

Véga Rose Marie Rosier, verseau, née à Paris d'une mère magistrate et de Ares Rosier descendant direct d'une richissime famille anglaise.
Qui se serait imaginé une seule seconde que Véga Rosier, jeune élève brillante, membre du conseil de vie des étudiants, toujours première dans toutes les matières, toujours parfaite, toujours polie, toujours souriante, jamais faible, jamais méchante, toujours un modèle pour les autres, s'enfermait dans les toilettes du troisième étage pour fumer du cannabis ? Personne. Véga avait retenu rigoureusement les leçons de ses parents. Toujours avoir de bonnes notes. Toujours dire oui. Jamais dire non. Jamais dire le fond de sa pensée. Toujours obéir. Toujours avoir de bonnes fréquentations; ou plutôt, toujours avoir des fréquentations du même rang sociale que sa famille. Toujours être exemplaire.
Aujourd'hui 25 ans, ses parents lui ont acheté un standing de 150 m2 à Londres qu'elle partage avec sa cousine Grace Rosier.
Véga Rosier ne sort plus de chez elle. Mécaniquement, elle roule son joint. Mécaniquement, elle appuie sur la roulette du briquet.
Mécaniquement, elle s'enfonce dans les ténèbres.
Elle ne parle plus vraiment à ses parents. Il n’y a plus de dialogue, seulement des virements. Une somme confortable tombe chaque mois sur son compte, comme on paie pour maintenir quelque chose à distance. Le plus gros pourcentage part dans l’herbe, les cigarettes, et tout ce qui peut ralentir un peu le vacarme dans sa tête.
Ses relations sociales se résument presque entièrement aux silhouettes que Grace ramène à l’appartement. Des filles trop belles pour être honnêtes. Des garçons trop riches pour être intéressants. Des visages croisés dans des cuisines à trois heures du matin, entre une bouteille vide, une vitre froide et la musique qui continue trop fort dans le salon. Véga les connaît à peine. Elle connaît surtout leur odeur en fin de soirée, leurs regards flous, leurs mensonges mondains, et cette façon qu’ils ont tous de faire semblant.
Grace est l’unique exception. Sa cousine, sa meilleure amie, son point de contact avec le réel. Leur lien tient parfois du refuge, parfois de la dépendance. C’est trop, souvent. Mais sans elle, Londres lui paraîtrait encore plus inhabitable.



Il lui arrive d’entendre des voix.
De vraies phrases, nettes, cruelles, qui s’infiltrent au creux de ses insomnies et prennent parfois la voix de ceux qui l’ont abîmée. Elles savent exactement où frapper. Elles lui rappellent ce qu’elle a perdu, ce qu’on lui a pris, ce qu’elle n’a jamais su nommer à temps.
Certaines nuits, Véga voudrait avaler n’importe quoi pour les faire taire. Tout ce qui endort. Tout ce qui assomme. Tout ce qui pourrait lui offrir quelques heures de silence sans cauchemar, sans sueur froide, sans ce réveil brutal où le corps met plusieurs secondes à comprendre qu’il est encore en vie.
La douleur, chez elle, ne crie pas toujours. Souvent, elle agit en silence. Elle coupe le sommeil. Elle tord le ventre. Elle laisse les mains trembler au moment d’allumer un joint. Elle transforme la chambre en piège, les draps en étau, la nuit en territoire ennemi.
Alors Véga se redresse. Respire comme elle peut. Cherche son briquet à tâtons. Appuie sur la roulette. Regarde la flamme apparaître comme une preuve minuscule qu’elle contrôle encore quelque chose.
La fumée monte lentement sous ses yeux cernés.
Et, pendant quelques secondes, le monde redevient presque supportable.

Pendant quinze ans, Véga a étudié le piano au conservatoire. On disait qu’elle avait du talent. On disait qu’elle était précoce. On disait beaucoup de choses avant de voir ce que cette discipline avait coûté à son corps et à sa mémoire.
Le piano a longtemps été son seul langage sûr. Son refuge, sa preuve, sa manière de survivre à tout ce qu’elle n’arrivait pas à dire. Puis l’instrument s’est chargé d’autre chose. De peur. D’humiliation. De gestes imposés. D’un passé qui revient par à-coups dans la position des mains, dans certaines notes, dans l’odeur du bois verni, dans le silence juste avant de jouer.
Aujourd’hui, elle n’en joue presque plus.
À la place, elle écrit.
Des fragments, des phrases, des débuts de chansons, des paroles qu’elle garde pour elle, des mélodies fredonnées à voix basse au bord d’une fenêtre ou au milieu d’une cuisine vide. Elle n’a pas d’ambition particulière pour ces morceaux. Ils n’existent pas pour être montrés. Ils existent pour sortir d’elle. Pour déplacer un peu la douleur. Pour transformer le chaos en quelque chose de plus respirable.



Respire.
Encore.
Voilà.
Un pied devant l’autre. Une heure après l’autre. Une nuit après l’autre.
Ne pense pas à la fenêtre.
Ne pense pas aux voix.
Ne pense pas à leurs mains sur ta vie.
Allume. Inspire. Tiens bon.

