BUNKER
Bunker n’a jamais eu l’air d’un groupe conçu pour durer.
À quatre, elles donnent plutôt l’impression d’un accident magnifique maintenu en vie par la sueur, la mauvaise foi, les câbles emmêlés et une loyauté trop ancienne pour être formulée. Izia tient le cri, évidemment. Celui qu’on filme, qu’on fantasme, qu’on attend de voir tomber. Mais Bunker ne commence pas et ne s’arrête pas à elle. Ensemble, elles fabriquent une musique sale, nerveuse, viscérale, traversée de lignes de basse épaisses, de batteries jetées contre les murs, de guitares qui mordent à côté de la voix juste pour vérifier que tout peut encore déraper.
Les journalistes les disent ingérables. Elles détestent ça. Sur scène, elles donnent l’impression d’être à deux doigts de devenir un groupe culte ou de tout faire exploser en plein vol. En coulisses, elles se protègent mal, s’aiment fort, se parlent comme des gens qui se connaissent trop, et continuent malgré tout à remonter ensemble sur scène. Parce qu’Izia seule ne serait qu’une fille qui hurle dans une pièce vide. Bunker, c’est ce qui donne une forme à ce cri.


Billie Saint-James
Billie Saint-James joue de la guitare comme si elle venait de voler l’instrument à quelqu’un et qu’elle refusait désormais de le rendre. Sur les photos, elle a cette énergie ramassée, clandestine : le corps plié autour de la guitare, la cigarette au bord de la bouche, les doigts occupés à chercher autre chose qu’une jolie note. Rien chez elle ne raconte la virtuosité polie. Billie aime les riffs qui griffent, les sons mal élevés, les dérapages qu’on garde parce qu’ils disent mieux la vérité que la prise parfaite. Elle a souvent l’air d’être ailleurs, puis soudain entièrement là, penchée sur son instrument comme sur une mauvaise idée qu’elle aurait décidé d’aimer.
Dans Bunker, Billie est le chaos lumineux. Celle qui fait rire Izia quand plus personne n’y arrive. Celle qui balance une connerie atrocement déplacée au milieu d’une tension insupportable. Celle qui porte des lunettes de soleil à l’intérieur, vole les fringues des autres, tombe amoureuse une fois par semaine et prétend que tout va bien avec une mauvaise foi héroïque. Mais derrière le numéro, Billie encaisse plus qu’elle ne le dit. Elle panique quand Izia disparaît. Elle plaisante quand elle a peur. Elle remet de l’air dans les pièces saturées, jusqu’au jour où elle se demande si elle aussi a le droit de respirer.

Noa “No” Keller
Noa Keller n’a pas besoin de bouger beaucoup pour prendre toute la place. Sa présence tient à un endroit plus bas, plus lent, presque souterrain. Sur scène, elle ne cherche pas la lumière ; elle l’oblige à venir jusqu’à elle. Basse contre la hanche, regard opaque, gestes précis, elle donne au groupe son poids, sa sensualité sombre, cette pulsation qui remonte du sol et fait vibrer les corps avant même qu’on ait compris pourquoi. Noa sait ce que les autres vont ressentir avant eux.
Avec Izia, tout reste volontairement imprécis. Elles se comprennent trop bien pour que ce soit confortable. Noa connaît son désir de fuite, son orgueil, ses mensonges les mieux maquillés. Elle ne court pas après elle. C’est ce qui rend Izia folle. Entre elles, il y a peut-être eu quelque chose au début du groupe. Une nuit. Plusieurs. Une mauvaise idée jamais vraiment nommée, jamais vraiment terminée. Depuis, il reste une tension dans les regards, dans les silences après les concerts, dans cette manière qu’a Izia de savoir toujours exactement où Noa se trouve dans l’espace sans avoir besoin de la regarder.

Sidonie “Sid” Evans
Sid jette les morceaux contre un mur pour voir ce qui tient debout. Derrière sa batterie, tout devient sec, nerveux, honnête. Elle frappe avec une précision brutale, le visage fermé, les épaules tendues, les bras hauts. Chaque coup doit remettre un peu d’ordre dans le désastre. Pas l’ordre des managers, des contrats ou des gens qui appellent ça une carrière. Un ordre plus ancien. Plus physique. Le bruit. La foule. Le corps.
Sid est le métronome brutal de Bunker. Grande, sèche, nerveuse, les mains abîmées, les cheveux attachés n’importe comment, elle a quelque chose de terriblement réel. Elle porte les amplis, règle les problèmes, insulte les mauvaises personnes et remonte sur scène sans demander d’applaudissements. Avec Izia, c’est la relation la plus ancienne, la plus animale. Sid sait lire son corps mieux que ses phrases ; quand elle force trop, quand elle va tomber, quand elle transforme une crise en moment culte. Elle l’aime sans la sacraliser. Elle la protège sans douceur. Et c’est peut-être pour ça qu’Izia l’écoute plus que les autres.
